NOUVELLE | Le purgatoire


J’aime ma femme.

J’ouvre les yeux. L’effluve d’un parfum fruité me réveil un peu plus. À mi-chemin entre le rêve et la réalité, le passage de la mort à la vie. Le plafond tournoie encore, je me frotte les yeux, me ressaisis, me tourne, souris. Elle est là. Je l’enlace, elle ronronne. Je ne veux pas me réveiller. Il fait encore nuit dehors, il est 6 h 03.

Le vol 857 a eu un pépin. Il nous fonce dessus, moi et ma femme dans une explosion meurtrière. Beaucoup de morts… nous y compris.

L’attente est insupportable. Je suis seul dans le Purgatoire. Les purgatoires sont-ils individuels ? Nous devons être une centaine à être mort dans ce crash. Où sont-ils ? Où est ma femme ? Je me lève.

C’est étrange la mort. Ce sentiment de déjà-vu. Comme une hallucination. Je porte des vêtements, je peux m’asseoir, je peux penser, je peux même parler. Mais je sais aussi que je ne peux pas. Comme quand on est face à une illusion d’optique, que l’on voit quelque chose, mais que l’on sait que l’on ne la voit pas vraiment. Une illusion ? C’est une bonne explication. Non. La mort n’a pas d’explication.

La pièce où je me trouve n’a pas de murs, et pourtant je ne peux pas en sortir.

Ma femme me manque terriblement. Je suis heureux d’être mort comme ça, près d’elle. Elle et moi n’avons jamais été séparés depuis que l’on se connaît. On s’aimait comme personne ne s’était jamais aimé. La savoir loin de moi me rend dingue et je SAIS que c’est le cas pour elle aussi.

Avant de mourir, j’étais informaticien. Ou plus précisément programmeur. C’est nul la vie de programmeur. Passer son temps devant son ordinateur à écrire des lignes de code pour faire fonctionner des programmes qui faciliteront la vie d’autres programmeurs… Une secte, oui ! Mais ce métier me permettait de rester auprès de ma femme qui était doctoresse et dont le cabinet se trouvait à côté de notre maison.

Si l’on vous demande : c’est douloureux la mort ? Répondez : cela dépend si vous êtes en conscient quand ça arrive. J’étais réveillé quand le cockpit a foncé dans ma lampe de chevet. J’ai vu le regard estomaqué du pilote au moment de l’impact. Je ne souhaite cela à personne. Mais tout ceci me parait si loin.

Quand un ange m’apparait, je suis en train de me demander si j’avais réveillé ma femme en l’enlaçant avant que l’avion ne nous percute. Je lui souhaite d’être morte dans son sommeil. Cet ange me dit s’appeler Gabriel et il me confirme que je me trouve bien dans le Purgatoire. Une question me vient à l’esprit : Enfer ou Paradis ?

L’ange lit dans mes pensées et me dit qu’en effet le choix se fait entre l’Enfer et le Paradis mais ce choix n’est pas en fonction de mes péchés sur terre. Mais que moi seul qui doit décider.

Je n’en reviens pas ! Je choisis le Paradis !

Nom de Dieu ! Même après la mort il y a encore des mentions légales : ces petits astérisques qui vous ramènent à des explications écrites en tout petit et tout en bas.

Mon choix ne se porte pas sur l’Enfer ou le Paradis, Dieu est plus sadique que ça, me dis-je sans savoir si Dieu existe ou non, ce que l’on me propose est insupportable. Digne du jeu télévisé « la confiance ou l’insouciance ».

Soit je vais au Paradis, auquel cas ma femme va en Enfer, soit moi ET ma femme allons tous les deux en Enfer mais nous sommes ensemble. Je suis en rage. Je vais exploser. L’ange me dit que j’ai quinze minutes pour me décider et s’en va. Du sadisme, c’est du sadisme pur et simple. Je n’ai jamais cru en Dieu et il me le fait payer.

Les quinze minutes semblent durer quinze secondes. Et pourtant j’ai pris ma décision : jamais je n’abandonnerai ma femme. Si elle doit croupir en enfer, je la suivrai. L’ange note ma réponse sur un calepin, et soupire. Il me dit avoir une mauvaise nouvelle.

Il m’explique qu’en même temps que l’on parlait, il était en train de poser à ma femme le même ultimatum qu’il m’avait posé ; il lui donnait le choix entre le Paradis et l’Enfer sachant que je devais aller en enfer dans les deux cas. Il me fixe dans les yeux.

Je suis désolé, vous avez choisi d’aller en Enfer, elle a décidé d’aller au Paradis. Vous pouvez vous revoir une dernière fois avant votre séparation.

Je suis dégoûté. J’avais confiance en elle et elle m’a laissé tomber. Je ne veux plus la revoir.

Je hais ma femme.