NOUVELLE | Nikonov


Table des matières

Première partie

Deuxième partie

Troisième partie


Première partie


Chapitre 1 - Pauvreté

Ivan Volodia Nikonov était pauvre. Pas de cette pauvreté clinquante qui fait fondre les coeurs des vieilles dames, mais vraiment pauvre. Une pauvreté crasseuse, repoussante et injuste qui retourne l’estomac.

Ces gens ont pour plus importante possession leurs deux mains qu’ils chérissent et protègent de toute leur force. Quand on devient aussi démuni que Nikonov l’était à ce moment-là, on comprend la vraie valeur des doigts, de la paume ou des ongles. On se moque de sa longue barbe noire, de ses cheveux sales et gras, de ses vêtements souillés, des trous dans ses chaussures, du moment que ses mains sont en parfait état.

Marchant aux abords de la Perspective N***, Nikonov ne pouvait ignorer l’affreuse indifférence des gens à son égard.

Cette femme devant un magasin de dentelle devait attendre son amant puisqu’elle regardait compulsivement sa montre à boucle papillon. Elle portait avec fierté et ostentation un collier d’or blanc, fini d’un médaillon nacré.

Cet homme, aux favoris gris, traversait à vive allure la grande avenue, ses chaussures sans traces et reluisantes laissaient penser qu’il venait de les acheter. Son pantalon fuselé n’était pas assorti avec sa redingote trop grande, mais ses passants le munissaient d’une jolie ceinture en cuir, fermeture à boucle.

Ces nonnes, imbues d’elles-mêmes, se signaient en chantant des louanges ; tenaient une bible aux reliures en maroquin et aux ornements d’or. Leurs soutanes noires sans effilures traînaient dans la poussière des dalles. La croix autour de leur cou était en bois.

Nikonov entra dans une boutique de confiserie, profitant de l’inattention du marchand, et quémanda à l’affreuse grosse cliente s’y trouvant quelques sous. Celle-ci sursauta, mit sa main à sa bouche et poussa un cri. Le marchand leva les yeux et le vit.

« Ouste ! Ne reste pas dans mon magasin ! Ne dérange pas ainsi mes clientes ! »

Nikonov baissa les yeux et sortit sans dire un mot. Il quittait une salle remplie de l’odeur de sucres d’orge, de confiseries de luxe, de chocolats belges, de douceurs d’amande, de noix de cajou, de sucettes anisées, de caramel fondant, de fruits confits, de Loukoums, de calissons, de bêtises, de grisettes, de bonbons miel ; pour retrouver la pollution olfactive des habitants de Saint-Pétersbourg.

Il remonta la Perspective N*** jusqu’au fleuve, son estomac criait famine.

On peut le dire sans se tromper, à cet instant de sa vie, Ivan Volodia Nikonov était pauvre.


Chapitre 2 - La lettre

Il fut un temps pourtant où il était comme eux : ces fauchés du dimanche, ces démunis du gros sou. Il ne répugnait guère les gens par son odeur, il pouvait boire du thé dans les bars sans être chassé, on le pardonnait d’être sale puisqu’il ne sentait pas mauvais.

Il mangeait à sa faim à presque tous les repas avec les pièces qu’il mendiait devant l’église. Sa mère lui envoyait le peu d’argent qu’elle économisait tous les deux mois. Ce qui lui faisait office de salaire, puisqu’il n’avait pas d’emplois.

Il vivait dans un appartement d’une pièce dans la rue B***, qu’il louait à une vieille femme irritable qui le menaçait tous les matins de l’expulser s’il ne payait pas son loyer dans les temps.

Ce matin-là, Nikonov découvrit une enveloppe sur son lit. Ce devait être Sofia Viktorovna Allilouïeva, sa voisine, qui avait dû lui déposer.

Il s’assit sur ses draps, et examina l’écriture sur le dos de l’enveloppe. Elle était nette, régulière et précise. Les lettres étaient de taille moyenne, inclinées et singulièrement espacées : sa sœur Natacha lui écrivait. Il était sur le point de l’ouvrir quand Allilouïeva entra dans la pièce.

« Ivan Volodia vous êtes une étrange personne !

— Et vous Sofia Viktorovna vous êtes une usurpatrice, Nikonov leva la tête, comment se fait-il que cette enveloppe soit toute cornée ? Avez-vous tenté de l’ouvrir ? »

Allilouïeva rougit et quitta la pièce en silence, les yeux au sol. Nikonov se mit à rire.

« Voilà que je l’ai vexée une fois de plus, pensa-t-il, elle doit être retournée chez elle ! »

Nikonov ouvrit le tiroir en acajou de sa commode délabrée, et en sortit un coupe-papier maladroitement aiguisé. Il coupa l’enveloppe le long de son joint avec la plus extrême délicatesse, en sortit une lettre au papier froissé qu’il s’empressa de lire.

Mon précieux cher frère,

C’est avec une infinie tristesse que je me dois de t’annoncer que notre tante Lioudmila nous a quittés la nuit dernière, ce 17 mars, faisant suite à des jours d’affreuse souffrance.

La grande grippe, celle qui a décimé tant d’hommes et de femmes, a de nouveau frappé pendant l’hiver, tuant des dizaines de nos concitoyens, notre chère tante Liouda n’a pas pu y réchapper.

Mon chagrin est immense, cette femme nous a élevés comme si nous étions ses enfants. Elle a été la mère que nous voulions, la tutrice que nous ne méritions pas.

Rappelle-toi quand nous étions enfants et que nous allions passer nos étés secs et brûlants au bord de la Moskova dans sa demeure à Kounanivo.

Je n’ai pas la force de t’écrire une lettre aux mille mots, sache que d’où elle se trouve maintenant, notre seigneur tout puissant veille sur-elle. Notre mère est bouleversée. Viens-nous voir au plus vite.

Ta sœur, Natacha.


Chapitre 3 - La rencontre

Ivan Volodia Nikonov marcha encore longtemps le long du fleuve, quémandant du pain ou quelques sous aux passants les mieux vêtus. Il faisait horreur à tant de gens qu’il en avait prit son partie. Ignorant l’ignorance, souriant aux sourires, tolérant l’intolérance.

Un homme aux cheveux sombres et à la moustache finement taillée s’arrêta près de lui. Il devait avoir 35 ans comme lui et était simplement vêtu d’une redingote en soie et d’un falzar kaki.

« Nikonov ! Sacré chenapan ! Cela doit faire des années que nous ne nous sommes pas revus ! Tu te rappelles de moi ? Lavrentiy Nikolai Davidovitch ! Nous avons servi ensemble pendant la guerre de T*** ! Nous étions dans le même bataillon d’infanterie. Tu ne peux pas ne pas te souvenir de ton vieil ami ! J’ai eu tant de mal à te reconnaître avec ton costume défait et tes joues sales !

— Davidovitch ! Oui, je me rappelle bien de toi. Mais aussi de ta petite sœur Sonetchka ! Tu avais parfois la permission de la voir pendant le service, comment va-t-elle ? Je dois dire que de te revoir éclaire ma journée.

— Xa-xa ! Sonia se porte à merveille ! Mais toujours aussi difficile à vivre. Elle a maintenant vingt-deux ans et elle n’est pas près de se marier. Elle passe son temps à maudire les hommes, scander à qui veut l’entendre quelle est une femme libre. Nos parents sont désespérés ! Xa-xa ! Ma mère lui a présenté des dizaines de prétendants, tous de bonnes familles, elle les a tous envoyés balader. Que deviens-tu ? Tu as le teint pâle et les joues creuses, tu ne sembles pas en grande forme. Que dirais-tu de rattraper le temps perdu autour d’un bon steak ! C’est ton vieil ami qui t’invite ! J’insiste ! Je te dois bien cela. Ce sera pour toi l’occasion de mentionner ta sœur à ton tour, Nataliia si je me rappelle bien son prénom. Allons ! Ne perdons pas de temps ! »

Ils arrivèrent dans une impasse lumineuse et propre, bordée de pétunias et de jonquilles. De l’eau tombait de l’enseigne en bois où était écrit le nom du restaurant que Davidovitch connaissait bien.

« Le patron, un homme fort aimable, nous accueillera les bras ouverts. Je suis un de ses meilleurs clients ! »

À une table dans le renfoncement du salon principal, à l’abris des oreilles indiscrètes, Nikonov et Davidovitch s’assirent sur les beaux sièges haut de gamme de chez Sormani à la garniture en crin piqué. Les couverts en argent chatoyaient sous le lustre électrique central.

Davidovitch commanda une bouteille de Porto. Nikonov accepta volontier, bien qu’il craignit se rendre malade de boire de l’alcool à jeun. Le serveur accompagna la bouteille de petits hors-d’œuvre au saumon. Nikonov ne se laissa pas prier et en engloutit deux d’une seule bouchée.

« Nikonov, commença Davidovitch, je vois bien que tu es en difficulté. Je ne peux pas deviner ce qui a pu se passer dans ta vie pour que tu en arrives à mendier dans la rue. Oui, je t’ai vu mendier le long du fleuve. Ne rougis pas. J’aimerais pouvoir t’aider, au souvenir du bon vieux temps. Je suis à la recherche… hum… d’un objet. Un objet rare qui nécessite une personne de confiance, et je souhaiterais que tu m’aides pour l’obtenir. Pourquoi te ferais-je confiance ? Pourquoi ne pourrais-je pas aller le chercher moi-même ? Ces questions doivent rester sans réponses pour le moment. Vois-tu, le périple sur lequel je souhaite que tu t’engages dépasse l’imagination ou le bon sens. Je te paierai évidemment. Je te paierai une belle somme d’argent. Tu ne manqueras de rien.

« Tout ce que je peux te dire pour le moment c’est que tu ne commettras pas de crimes, en tout cas, pas de crimes qui puissent être punis par la loi sur Terre. Je te demande d’y réfléchir. Ivan Volodia Nikonov, continua Davidovitch, car je suis le diable. »


Chapitre 4 - Le train

Nikonov entra dans le dernier wagon du train en direction de Kounanivo. Se privant de repas plusieurs jours durant pour lui permettre d’acheter l’aller retour. Le trajet devait durer une journée, il pourrait ensuite retrouver sa sœur Natacha. Cela faisait maintenant deux années qu’il ne l’avait pas vu.

En dernière classe, Nikonov se mêlait à une population de besogneux, de clochards, de familles nombreuses aux enfants colériques et bruyants, aux prolétaires esclaves de leur machine, aux aliénés et aux opprimés. Un gros chien grognait à la vue d’un rat, le rat chicotait à la vue du pain sur le sol, le pain moisissait en silence.

Le temps, seule ressource encore gratuite des gens dans la voiture, passait lentement. Nikonov le consommait calmement et patiemment, profitant de chaque seconde du brouhaha de la foule, des clapotis de la neige fondue sur les vitres, du chuintement de vapeur, des bruits des pistons.

Quand le train arriva dans la gare de Kounanivo, Nikonov sortit de ses songes, les passagers s’étaient tous levés impatiemment pour se diriger vers la sortie. Certains d’entre eux portaient des blouses bleues de travail et se dépêchaient pour arriver à l’heure à l’usine. Par la fenêtre, Nikonov entrevit sa sœur, seule, il lui fit signe mais elle ne l’aperçut pas. Elle regardait intensément la porte du wagon attendant que son frère fasse son apparition, le regard triste et le visage cireux.

« Ivan mon cher frère, que cela me remplit de joie de te revoir ! Mère est souffrante, elle n’a pas pu venir. J’ai peur Ivan, j’ai peur qu’elle ne soit à son tour malade. »

Ils prirent la voiture qui les attendait à l’intersection du boulevard P* et de la rue D*, le conducteur brutal et irascible ne leur adressa pas la parole. Il prit le bagage de Nikonov en râlant et les convia du doigt à entrer dans le véhicule.

« Natasha, cela fait trop longtemps que nous ne nous sommes pas revus. Mon cœur est rempli de mélancolie. »

Arrivés dans la cour de la demeure de feu leur tante Lioudmila, après avoir longé le fleuve de la Moskova, passé des peupliers enneigés et centenaires ; Natasha et son frère remontèrent le chemin de cailloux sur lequel un Terrier noir courait et aboyait à la vue de sa maîtresse.

Nikonov entra dans la grande demeure qui lui rappela tant son enfance innocente et apaisée. Peu de choses avaient changé depuis tant d’années.

Un vestiaire antique avec son compartiment à chaussure longeait le mur menant sur un escalier en bois de frêne où ils avaient l’habitude de grimper.

Un canapé en corbeille, à la forme cintrée, poussiéreux sur lequel ils s’asseyaient pour lire des contes et poèmes.

Une urne funéraire en albâtre, dans lequel reposait leur grand-oncle et où ils se réunissaient pour prier.

Ils entrèrent dans le grand salon, leur mère Malinina était allongée sur le canapé la main sur le front, elle gémissait de douleur, les yeux remplis de larmes de tristesse. Le docteur allait bientôt passer. Il leur annoncerait qu’elle allait rejoindre sa sœur Lioudmila… ce qu’elle pressentait.


Chapitre 5 - Le diable

« Je suis le diable, Satan, Lucifer, appelle-moi comme tu le souhaites. Ne sois pas effrayé, je ne te ferai aucun mal. Seulement je ne suis de passage que pour un certain… temps.

« Vois-tu, l’ami que tu avais, Lavrentiy Nikolai Davidovitch, n’est plus dans notre monde. Il y a quelques mois, je suis monté ici haut dans un objectif bien précis. Trouver… hum… c’est encore trop tôt pour en parler… Mais j’ai pris possession du corps de Davidovitch, ainsi que de ses souvenirs et j’erre depuis ce temps dans les rues de Saint-Pétersbourg à la recherche d’une personne pouvant m’aider. Une personne de confiance. Une connaissance, un ami.

« Tu ne me crois pas, je le sais, mais je saurai te prouver mon authenticité. Voici une importante somme d’argent, considère cet argent comme un gage d’honnêteté. Ce soir, tu retourneras dans tes anciens appartements de la rue B***, tu demanderas à la propriétaire de bien vouloir te reprendre pour un mois ou deux, la somme d’argent que je te donne devrait suffire.

« Tu te laveras, tu te raseras, tu t’achèteras des vêtements convenables et chics. Demain soir, tu attendras dans ton chez-toi, et tu auras la preuve que je suis le diable. »

Nikonov regardait Davidovitch avec incompréhension. Son ami était-il devenu fou ? Nikonov était-il ivre des verres de Porto qu’il avait bus ? Il resta un moment pensif le regard posé sur la liasse de billets sur la table. La faim qui le torturait depuis trop longtemps avait fait place à la nausée.

Nikonov acquiesça en silence, s’empara de la liasse de billets, salua Davidovitch et sortit. Il prit la direction de son ancien appartement. La neige fondue des rues l’aveuglait et son esprit troublé le tourmentait. Davidovitch l’envoûtait. Il était possédé par ce démon. Et pourtant, il n’arrivait pas à se faire à l’idée que Davidovitch disait la vérité.

Il arriva devant l’immeuble de son ancien appartement, convainquit son ancienne propriétaire de l’héberger un mois dans son ancien studio de la rue B***. L’argent aidant à donner le sourire à cette affreuse mégère.

Nikonov prit une douche chaude qui dura une heure. Ses esprits retrouvés, il sortit de nouveau pour s’acheter des vêtements chez un couturier de la même rue. Il jeta ses anciens vêtements abîmés et sals. Nikonov se sentait revivre.

De retour dans son appartement, Nikonov s’endormit des heures durant. Il rêva de sa sœur Natacha, de sa défunte mère, des nonnes aux soutanes noires, de confiseries aux multiples couleurs. Il se réveilla le lendemain en fin d’après-midi, fiévreux d’avoir trop dormi. Le battant entrouvert de la fenêtre laissait passer le froid glacial de Saint-Pétersbourg dans la pièce, il se leva, étourdi, pour la refermer, ne sachant encore quelle heure il était, ni où il se trouvait.

Reprenant peu à peu ses esprits, il enleva ses vêtements neufs mais couverts de sueurs et, nu, il s’allongea de nouveau dans le lit.

« Davidovitch ! »

Le souvenir de cet homme étrange, qui avait jadis été son ami, lui traversa de nouveau l’esprit. Il ne pouvait oublier le regard sombre mais rempli de bienveillance de cet homme. Qu’il soit réellement celui qu’il prétend être ou qu’il soit fou, Nikonov devait se rendre à l’évidence : l’ami qu’il connaissait avait disparu. Il attendit dans son appartement quelques heures que le diable lui fît un signe.


Chapitre 6 - Le docteur

Le docteur Fukin Damir Anatolievich, médecin de la famille depuis plus de quarante ans, arriva en voiture le lendemain matin pour examiner Malinina qui avait passée la nuit entière à se tordre de douleurs dans sa chambre de l’aile Est de la maison. Elle délirait encore quand il entra dans la pièce. Il demanda à Nikonov et à sa soeur de patienter dans le salon pendant qu’il l’examinait.

Nikonov buvait du thé nerveusement, serrant un cube de sucre entre ses dents, suivant la coutume de l’époque tandis que Natacha regardait le sol, impuissante face à la situation déchirante qu’ils vivaient. Le liquide qui coulait le long de la gorge de Nikonov lui faisait passer toute envie de boire quelque chose de plus fort.

Ces derniers restèrent silencieux pendant l’heure qu’il fallut au docteur Anatolievich pour examiner leur mère. Quand celui-ci ressortit, le regard triste et grave, il leur annonça:

« J’ai l’immense tristesse et le devoir de vous annoncer que votre mère a été rappelée par notre Dieu tout puissant. Son état d’immense faiblesse a eu raison de sa fragilité.

« La mort de votre mère a été douloureuse. Ayant compris que le prêtre Igorevich n’est pas venu la visiter, j’ai pris la liberté de lui appliquer l’extrême-onction. Sans ce sacrement, les portes du Paradis ne se seraient pas ouverts à votre mère. Pardonnez-moi d’avoir pris les devants, mais il m’a semblé important qu’elle finisse sa vie par la rédemption du Christ ressuscité.

« Comment se fait-il qu’un docteur puisse appliquer l’extrême-onction, me demanderez-vous ? À vrai dire, je n’ai pas plus ce pouvoir que n’importe qui, je ne suis moi-même pas vraiment croyant, mais les croix accrochés sur les murs, les bibles sur la commode m’ont attristées. »

Natasha tomba en sanglots, comment sa mère qu’elle croyait invincible avait pu mourir aussi vite ? Elle se jeta dans les bras de son frère aphone. Le sort s’acharnait donc sur leur famille. Sans un mot, ils restèrent plusieurs minutes durant enlacés, attendant un miracle ou un signe du Tout-Puissant. Le docteur, gêné de ne pas savoir comment réagir, rompit finalement le silence.

« Je vais devoir prévenir un croque-mort pour qu’il s’occupe de votre mère. Souhaitez-vous qu’elle soit inhumée ou incinérée ? »

Nikonov se rappela l’urne funéraire en albâtre qu’ils croisaient avec sa sœur à chaque fois qu’ils rentraient de se baigner dans la Moskova.

« Notre mère sera incinérée, docteur. Merci. »

Le docteur acquiesça silencieusement. Un sourire gêné lui fissurait le visage quand il accrocha son chapeau sur sa tête. Il leur souhaita une dernière fois ses sincères condoléances et prit séjour de la grande demeure de Lioudmila, où deux morts tragiques avaient eu lieu, en l’espace de quelques semaines. Laissant planer l’ombre démoniaque de la fatalité au dessus de la demeure. Nikonov se promit de ne plus jamais y revenir.


Chapitre 7 - La tentation

L’horloge de la chambre indiquait vingt heures. Guettant l’arrivée du diable, allongé sur son lit, Nikonov ressassait les événements tragiques de sa vie qui l’avaient amené ici, de retour dans son appartement de la rue B***.

La lune pleine et le silence de la nuit tombant saisissaient Nikonov par les tripes et une odeur macabre embaumait les rues de Saint-Pétersbourg. Il approche, pensa Nikonov. Le diable arrive.

On tapa à la porte d’entrée de son appartement, le cœur de Nikonov battait la chamade. Il enfila un peignoir et s’avança lentement vers la porte. Il jeta un oeil à travers le judas et mais ne vit rien. Il enleva la chaîne de sécurité entrouvrit la porte, inspectant le couloir sombre donnant sur son étage.

L’homme qu’il vit lui était familier, comme revenu d’un souvenir lointain, il portait un costume noir élégant au col gris foncé, les manches lisses, la cravate assortie ainsi que des boutons de manche en cuivre. L’homme avait soixante-quinze ans et il le connaissait depuis de nombreuses années. Nikonov, reprenant ses esprits, sourit à son visiteur, le docteur Fukin Damir Anatolievich.

Sans émettre un son, le docteur Anatolievich entra dans la pièce, et posa une valise en cuir, qu’il portait aisément, sur le lit de Nikonov. Ce dernier s’enquit de nouvelles auprès de cette vieille connaissance :

« Docteur ! Que faites-vous ici par une heure pareille ? Natasha est-elle à son tour malade ? Oh que j’ai longtemps craint que la grande grippe ne l’attrape à son tour. Mon Dieu, faites qu’elle se porte bien. Elle est tout ce qui me reste au monde. »

Le docteur s’assit à côté de sa valise, ôta les gants noirs qu’il portait et s’alluma une cigarette qu’il avait préalablement roulée en silence. Dehors, le silence avait laissé place à des gémissements de chats de gouttière et au bruit du vent dans les arbres.

« Nikonov, merci de m’accueillir par une heure pareil chez toi. J’ai besoin que tu t’assoies à ton tour. Ce que je vais te dire va changer à jamais ta vision du monde et te bouleverser.

« Tu sais qui je suis Nikonov, nous nous sommes déjà rencontrés il y a quelques mois de cela chez ta tante, lors du décès de ta mère. Je me suis également présenté à toi sous les traits de ton ancien camarade Lavrentiy Nikolai Davidovitch. Pas la peine pour moi de me nommer de mon vrai nom, car je sais qu’au fond de toi tu le connais.

« Je te l’ai annoncé, ce soir je vais te prouver mon authenticité. La meilleure façon pour moi de te prouver que je suis bien celui que je prétends être est que tu me tues. Ici, dans cet appartement. Alors commencera ton voyage. »

Nikonov, le visage plein de sueur. Ce n’est pas possible, vous êtes fou. Jamais je ne me résignerai à vous tuer docteur. C’est insensé. Il n’avait pas prononcé ces mots mais juste pensé. Anatolievich continua :

« Tu dois me tuer, Nikonov. Sache que rien ne l’empêchera. Tu dois te débarrasser de moi. Je suis celui qui a tué ta mère ce jour-là.

— Non c’est impossible.

— J’ai étranglé ta mère jusqu’à ce qu’elle perde tout son souffle, je l’ai tuée par jeu, parce que je la vie pour moi n’est qu’un jeu. »

Nikonov, se lèva, une fureur aveuglante l’amenait vers la folie. Il tremblait de tout son souffle, une rage incontrôlée le tétanisait.

« J’ai vu ta mère dans ce lit, innocente et faible, je n’ai éprouvé que du mépris pour elle. Elle m’implorait de lui appliquer l’extrême-onction. Que crois-tu que j’ai fait Nikonov ? Je l’ai damnée. Je l’ai damnée et je l’ai étranglée. Comme on tue un animal sans défense par plaisir. Elle ne s’est pas débattue, parce qu’elle était trop faible pour me résister. Une pauvre créature sans défense sous le poids de l’être le plus puissant. Tu dois me tuer Nikonov, il le faut. »

Nikonov cria de rage, il s’était levé et tournait en rond dans l’appartement le regard fou. Non, non je ne dois pas me laisser tenter, tout ceci est faux, ma mère était mourante. Ce n’est pas possible.

« C’est malheureusement la vérité Nikonov, j’ai tué Davidovitch, j’ai tué ta tante, j’ai tué ta mère et à présent je vais tuer ta sœur à son tour. Toi seul, à le pouvoir de m’empêcher de nuire maintenant, si tu ne me tues pas je m’attaquerai à la seule chose qui te reste au monde.

« Je te… »

Nikonov, sauta sur le vieil homme et le roua de coups au visage jusqu’à ce qu’il ne soit plus reconnaissable. Le docteur Anatolievich garda son sourire diabolique jusqu’à son dernier souffle.


Deuxième partie


Chapitre 1 - Le prêtre

Le prêtre Igorevich parcourait les livres de sa bibliothèque, cherchant un exemplaire d’un ouvrage historique portant sur la traite des esclaves au sein de l’Empire russe ayant eu lieu quelques siècles plus tôt. Sujet qu’il fantasmait et à propos duquel il adorait porter des analogies douteuses lors de ses homélies du dimanche.

Il tomba sur un ouvrage le satisfaisant et l’amena avec lui vers son bureau pour préparer le texte qu’il allait réciter devant son auditoire ce dimanche, dans l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Il prit une plume d’oie, la trempa dans de l’encre noire et commença, inspiré par les atrocités portées à son peuple dans une époque qui semblait pourtant si lointaine.

« Chers frères et sœurs, chers enfants, le diable est remonté sur terre. Ce diable qui a, pendant des siècles, enfermé nos camarades dans des camps, maltraité nos femmes et nos enfants, tué nos soldats et nos proches. Ce diable est parmi nous, il nous ressemble et nous ment tous les jours.

« Dans l’Épître aux Éphésiens on peut lire, “Vous avez pour père le diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été meurtrier dès le commencement, et il ne se tient pas dans la vérité, parce qu’il n’y a pas de vérité en lui. Lorsqu’il profère le mensonge, il parle de son propre fonds; car il est menteur et le père du mensonge.”

« Le mal est dans chacun de nos mensonges, dans chacun de nos gestes. Mais Dieu vous apporte des armes pour pouvoir tenir ferme contre les ruses du diable. Respectez votre Église, accueillez la parole de Dieu, fuyez Satan. »

Igorevich posa sa plume en manque d’inspiration. Il avait très faim, et il était presque seize heures. Il se leva pour se diriger vers la cuisine où il aurait le choix entre des côtelettes aux oignons jaunes, des saucissons dodus, des tomates juteuses, des poires à couteau. Il hésita longuement, une main posée sur son ventre bedonnant et l’autre grattant son crâne chauve. Il aperçut une tarte aux myrtilles, son visage se fissura de son plus beau sourire. Il entreprit d’y découper une part. Il contempla de longues secondes le morceau appétissant à la senteur délicate et s’apprêta à le porter à sa bouche quand une personne derrière lui le surprit.

« Difficile de ne pas succomber à la tentation, n’est-ce pas mon père ? »

Le prêtre fronça les sourcils. Quelle impolitesse ! Interrompre un homme de Dieu sur le point de manger, c’était un honteux sacrilège pour lui. Il se tourna et vit le visage familier qui l’observait.

« Ah… Docteur Anatolievich… que me vaut ce détour chez moi… N’étiez-vous pas supposé être chez la pauvre Malinina souffrante ? Comment va-t-elle… grommela Igorevich, bien mécontent d’utiliser sa bouche à autre chose qu’à mastiquer des myrtilles.

— Je viens vous annoncer une triste nouvelle, il semblerait que la fille de cette pauvre femme m’ait appelé bien trop tard. La patiente est décédée quelque temps après mon arrivée, voyez-vous je n’ai même pas eu le temps de vous appeler pour vous demander d’appliquer l’extrême-onction.

— Miséricorde ! Mon Dieu tout-puissant, c’est affreux. Comment cela est-il possible qu’elle meure aussi vite de la grippe… Quelques jours plus tôt, elle et sa fille, hum… Natasha ou Masha je ne sais plus, participaient à mon homélie, elle semblait alors en bonne santé…

— Je ne suis pas celui qui doit vous rappeler que les voies du Seigneur sont impénétrables. Cependant, la pauvre était faible et sa mauvaise hygiène de vie a précipité sa chute. Saviez-vous qu’elle ne buvait pas que du thé ?

— Miséricorde ! Cette famille aura toujours été un mystère pour moi. Et ne pas recevoir l’extrême-onction, c’est décidément grave. Je vais de ce pas prier pour elle… »

Le prêtre Igorevich attendait que le docteur s’en aille afin de reprendre là où il en était resté. Cette part de tarte n’allait pas se manger toute seule, il prierait la bouche pleine s’il le faut. Seulement, le docteur ne bougeait pas, un sourire méprisant tailladait son visage en deux.

« Docteur… vous aviez quelque chose d’autre à ajouter ?

— Xa-xa ! Non mon père, tout est dit, je vous laisse déguster ces douces prières qui vous tiennent tellement à coeur. »


Chapitre 2 - Le chat

Du sang coulait de la bouche entrouverte du docteur Fukin Damir Anatolievich. Tel un pantin désarticulé, son corps restait immobile sur le plancher en bois de l’appartement. Il était passé de vie à trépas.

Ivan Volodia Nikonov ne bougeait plus. Sa colère avait disparu, laissant place à une émotion morbide. Il avait éprouvé un plaisir indicible à cogner le visage de cet homme qui prétendait être le meurtrier des membres de sa famille. Il n’éprouvait aucune culpabilité, cette violence enfouit en lui depuis toujours avait réussi à s’exprimer.

Il ferma la porte de son appartement à double tour et tira les rideaux épais pour rester dans la pénombre de la pièce. Le vent s’était arrêté de souffler dehors. Le calme régnait de nouveau dans les rues. Il resta un bon moment silencieux à regarder le sang qui tachait son peignoir, son drap de lit, le sol… Il aperçut sur son lit la valise qu’avait posé Anatolievich avant qu’il ne lui révèle ses terribles secrets.

Il s’assit à côté d’elle et caressa le cuir de ses mains ensanglantées. La valise était brodée de trois chiffres rouges à l’envers. Le nombre de la Bête. Il hésita avant de l’ouvrir, ses doigts posés sur les passants, sur l’objet ayant appartenu à Satan. Puis, Nikonov reprit ses esprits. Il recula ses mains.

« Nikonov, pourquoi ne l’ouvrirais-tu pas ?

— Je n’en ai pas la force, Davidovitch, je suis un meurtrier, j’ai tué par vengeance. Je ne mérite pas de vivre plus longtemps. »

Lavrentiy Nikolai Davidovitch se trouvait dans la pièce. Un froid glacial parcourait la nuque de Nikonov. Il était résigné, soumis à la puissance du diable en personne, à la merci du mal incarné en son ancien ami. Il n’attendait plus que sa sentence ultime. À côté de Davidovitch, un chat noir lapait le sang encore chaud du docteur.

« Celui que tu as frappé ce soir était déjà mort depuis bien longtemps. Ton acte a permis à ce docteur de trouver la rédemption. Regarde… Il n’est plus ici. »

Nikonov tourna la tête, sur le sol gisait une mare de sang sans corps que le chat léchait goulûment. Les yeux de Nikonov s’éclairèrent devant ce miracle. Davidovitch, lui, s’accroupit près de lui.

« Maintenant que tu sais qui je suis, il est temps pour toi de rejoindre les ténèbres et de me venir en aide. Je suis ici pour te proposer un pacte, Nikonov. Un pacte incessible. J’ai le pouvoir de faire revenir à la vie les morts, comme de condamner les vivants.

« Aide moi, Nikonov, à trouver ce que je cherche et tu recevras ce que tu désires le plus au monde. Ta famille reviendra, elle ne manquera plus jamais de rien. Tu ne peux pas lutter, tu sais de quoi je suis capable.

« Refuse et j’anéantirai tous ceux qui te sont chers. Accepte et tu seras exaucé. »

Nikonov leva le menton, scruta longuement les yeux démoniaques de Davidovitch puis, plein de tristesse et de résignation lui tendit la main que le diable serra. Le pacte était maintenant scellé, son voyage pouvait commencer.


Chapitre 3 - Le baptême

Marchant nerveusement dans l’église vide, le prêtre Igorevich attendait les premiers arrivants. Cela faisait deux mois qu’il avait organisé les obsèques de la mère de Natasha et Nikonov. Ces derniers n’ayant pas beaucoup d’argent à donner, Igorevich avait bâclé ses discours. Il prenait l’habitude de faire varier la qualité des obsèques en fonction de la richesse des familles et du nombre de participants présents dans l’église.

Pour les gens fortunés, le prêtre bénissait le corps avant et après la mise en bière, il serrait la main des paroissiens à la fin de la messe, il encensait le cher défunt de nombreuses prières personnalisées. Il faisait même parfois deux fois la quête.

Pour les gens pauvres, généralement l’église était bien moins remplie. Il ne prenait pas la peine d’allumer des cierges en début de cérémonie, lisait la liturgie de la parole rapidement, et ne cachait pas son ennui lorsque les chants duraient trop longtemps.

Igorevich était de bonne humeur car aujourd’hui la cérémonie qui allait avoir lieu n’était pas un enterrement mais un baptême. Plusieurs familles très riches allaient venir faire entrer leurs enfants dans la communauté de Dieu. Il devait donc tout faire pour que tout se passe bien.

Ses pas résonnaient dans le choeur alors qu’il allumait les bougies de neuvaines. D’autres pas, plus légers et gracieux, se mirent à retentir dans la nef centrale. Natasha avançait vers la croisée du transept. Elle portait un manteau ajusté assorti à sa robe de couleur sombre. Un chapeau en forme de capote évasée et garnie de fleur était accroché à sa jolie tête et laissé entrevoir ses cheveux noirs bouclés. Son regard déterminé était posé sur le prêtre qui ne l’avait pas vu.

Elle simula une quinte de toux pour annoncer sa présence, Igorevich leva la tête et s’arrêta net.

« Oh ! bonjour, mademoiselle… Natasha… c’est bien cela ? Allez-vous participer aux baptêmes ? Vous êtes bien en avance, la cérémonie n’aura lieu que dans une heure…

— Mon père, j’ai besoin de me confesser, je comprends que vous soyez bien occupé, seulement cela ne peut plus attendre, des jours et des jours passent depuis la mort de ma mère, et je n’ai pas eu le courage de venir vous rencontrer. Il le faut cependant, je dois confesser mes fautes auprès de notre père tout-puissant ou je n’obtiendrai jamais la rédemption. »

Le prêtre Igorevich fronça les sourcils, que pouvait bien avoir cette charmante jeune femme à confesser pour qu’elle ait besoin d’interrompre la préparation de sa cérémonie. Décidément, le monde était rempli de personnes curieuses. Il se rappelait d’ailleurs la dernière conversation qu’il avait eue avec le docteur Anatolievich avant qu’il ne se volatilise. La mère de Natasha était une alcoolique, peut-être que sa fille l’était également. Si c’était le cas, la confession ne devrait pas durer trop longtemps, quelques Je vous salue Marie et Notre Père et il pourrait se remettre au travail. Il sourit de la manière la plus bienveillante qu’il soit et acquiesça. Il la conduisit vers le confessionnal situé derrière deux piliers du bas-côté de l’église. Le prêtre s’assit dans le compartiment central muni d’un rideau et Natasha dans la loge latérale fermée.

« Eh bien ma chère fille, de quels péchés souhaites-tu te repentir ? »

Natasha hésita longuement avant se lancer.

« Mon Père, il y a quelques mois de cela, j’ai rencontré le diable… »


Chapitre 4 - La lettre (2)

Davidovitch s’en était allé, laissant derrière lui le chat noir qui ronronnait au fond de la pièce principale de l’appartement de Nikonov. Ce dernier prit son courage à deux mains et ouvrit la valise brodée que le docteur avait laissée.

À l’intérieur, une importante somme d’argent, suffisamment pour qu’il puisse en vivre pour le reste de sa vie, un revolver, ainsi qu’une lettre manuscrite. Il reconnut le style de l’écriture et fut pris d’une nausée atroce. Il s’agissait de la lettre que lui avait envoyée Natasha quelques mois plus tôt, et qui annonçait le décès de sa tante. Il la jeta sans la lire. Sous la liasse de billets était posée une enveloppe non ouverte qui lui était adressée. Il l’ouvrit en l’arrachant, et lut la lettre les mains tremblantes.

Nikonov,

L’endroit dans lequel tu vis est singulier. Tout est encore à faire, tout est encore à inventer. Des enfants meurent de la peste, des docteurs percent des trous dans les crânes des malades, et des hommes continuent à parcourir les rues pour allumer des réverbères.

Là d’où je viens : la famine a fait place à la surconsommation, les guerres sur terre aux guerres de communication, le gaz à l’électricité et les trous dans les crânes ont été remplacés par des institutions. J’ai hâte que tu viennes ici-bas me rejoindre, mais avant cela tu dois m’aider à retrouver ce que j’ai perdu.

Si je suis remonté ici haut, mon ami, c’est parce que je suis à la recherche d’un objet qu’un de mes disciples à maladroitement égaré il y a quelques mois. Il s’agit d’un objet que je ne peux pas nommer, parce que tu n’arriverais pas à le prononcer. Je l’appellerai simplement l’artefact. L’artefact n’appartient pas à ton monde, et il ne faudrait cependant pas qu’il tombe entre de mauvaises mains.

Voilà pourquoi j’ai besoin de ton aide pour le retrouver, il y a certaines choses sur lesquelles je n’ai pas de pouvoir dans ce monde. Tu seras donc mon regard, tu seras mes mains qui te sont si précieuses, tu seras mon âme.

Le pacte que nous avons scellé est indicible, je pense que tu le sais maintenant, quand tu auras retrouvé l’artefact, je serai en capacité de te faire retrouver ta famille.

Tu trouveras dans la valise une importante somme d’argent, qui te sera suffisante pour le reste de ta vie. Considère-toi un homme riche à partir de maintenant, garde cette valise tout le temps avec toi.

Je t’ai demandé il y a deux jours de t’acheter des vêtements — tu l’as fait, je le sais —, parce que ton voyage commence au plus vite. Demain à l’aube, tu prendras le train, et tu retourneras à Kounanivo. Un prêtre du nom de Igorevich est en possession de l’artefact. Cet infâme serviteur de Dieu garde cet objet dans l’église de Saint-Pierre-et-Saint-Paul.

C’est quand tu l’auras retrouvé que j’exaucerai ton voeu le plus cher. Je saurai redonner la vie à ta mère aussi facilement que je lui ai prise.

À très vite, ton camarade, Davidovitch.

Le chat noir au fond de la pièce continuait de ronronner, le regardant de ses yeux plissés qui brillaient dans la pénombre. La nuit, Nikonov rêva de trous dans son crâne.


Chapitre 5 - Les fiançailles

« Père, j’ai péché. Il y a quelque mois de cela, j’ai rencontré le diable et j’ai scellé un pacte avec lui qui a causé la mort de ma mère et de ma tante.

« Il y a de cela un an, Mama et moi étions perdus dans l’un des grands marchés couverts de Kounanivo, Il devait être dix heures trente du matin, nous avions l’habitude de sortir le dimanche après les matines pour y acheter des fruits frais. Le temps était maussade, la pluie de la veille mouillait ma robe et je me rappelle que je ne souhaitais qu’une chose, c’était de rentrer à la maison. L’odeur âcre et lourde de la graisse chaude et des parfums que vendaient les marchands me donnait la nausée. Ma mère ne semblait pas être gênée et insistait pour que nous y restions.

« Je suis désolé si je m’égare, mon père, j’essaie de vous reconstituer du mieux que je peux tous les éléments de ma première rencontre. Ce que je me souviens et qui est important, c’est qu’un homme d’une dizaine d’années de plus que moi semblait m’observer de l’autre côté d’un des étals à poisson. Un homme aux cheveux et au regard sombres qui portait une redingote en soie et un pantalon vert. Cet homme m’intriguait fortement, il ne semblait aucunement gêné de me regarder dans les yeux et quand je le regardais à mon tour, il refusait de détourner le regard.

« Ma mère était occupée à négocier avec l’un des marchands, cet homme s’est alors approché de moi. Il avait une démarche lente et assurée, je ne pouvais pas bouger, j’étais dans l’attente qu’il me rejoigne. Je ne pouvais pas réchapper. Il arriva vers moi et se présenta courtoisement. Bonjour mademoiselle, m’a-t-il dit, je me présente, je m’appelle Lavrentiy Nikolai Davidovitch, et je tiens à vous complimenter pour votre grâce et votre beauté.

« Quelque chose en cet homme me gênait au plus haut point, cependant son charme insoupçonné me tétanisait. Essayant tant bien que mal de rester poli en attendant Mama, je le remerciai poliment. Il continuait à me parler de lui, de ses voyages, de sa passion pour les arts, je ne pouvais que l’écouter sans broncher. Tout de fois, l’appréhension que j’avais au début disparaissait peu à peu. Mama revenant bientôt, il me proposa de me revoir. Il souhaitait aller dîner avec moi le lendemain.

« Mon père, sachez qu’il m’arrive souvent de me faire courtiser par des hommes, j’ai pris pour habitude de toujours refuser poliment. Mama n’étant pas particulièrement de cet avis, souhaitant que je rencontre une personne digne de ce nom, mais n’ayant que vingt-et-un an je considère avoir le temps devant moi avant de me lier à quelqu’un d’autre. Néanmoins, j’acceptai son invitation presque contre ma volonté.

« Nous nous sommes vus plusieurs fois, Davidovitch était un homme fortuné et cultivé, je tombais peu à peu amoureuse de lui et de sa bienveillance. Il donnait de l’argent à Mama, qui en envoyait une partie tous les deux mois à mon frère à Saint-Pétersbourg, il aidait ma tante en investissant dans les réparations de sa maison. Mon cœur lui appartenait de plus en plus.

« C’est un jour de novembre, alors que nous faisions de la barque dans la Moskova qu’il m’a demandée en mariage. Et pour la première fois de ma vie, j’ai senti qu’il était temps pour moi de devenir la moitié d’un autre, de fonder une famille et de me ranger. Nous nous sommes ainsi fiancés sur l’eau troublée du beau fleuve où j’avais vécu toute mon enfance. Mama et ma tante étaient ravies.

« Davidovitch refusait toujours que nous en parlions à mon frère Ivan, il me disait qu’avant cela, il devait me demander quelque chose. Il convainquit ainsi ma famille de garder la surprise, et c’est aux alentours du mois de janvier, un soir froid et neigeux que Davidovitch m’a avoué toute la vérité. »


Chapitre 6 - Le cauchemar

Nikonov entra dans le premier wagon du train en direction de Kounanivo. Il s’était régalé d’un bon petit déjeuner dans la gare : haricots rouges, des oeufs brouillés, du bacon et de la purée de pommes de terre. Il ne se rappelait pas avoir aussi bien mangé depuis des lustres.

En première classe, Nikonov se mélangeait à une population de bourgeois, d’entrepreneurs, de familles nombreuses aux enfants colériques et bruyants, aux patrons maîtres de leurs ouvriers, aux favorisés et aux bienheureux. Une grosse chatte ronronnait en écoutant sa maîtresse, la maîtresse ricanait dans les bras de son mari, le mari acquiesçait en silence.

L’impatience régnait dans le luxueux wagon-restaurant de la compagnie des chemins de fer russe, les nombreuses heures de trajet étaient un calvaire pour la plupart des occupants de la voiture. Le contrôleur passa pour faire valider les tickets. Il s’arrêta sur Nikonov le regard suspicieux, cet homme était-il en règle ? Nikonov lui présenta ses billets. Le contrôleur les composta en grognant.

Nikonov passa la nuit sur une couchette aménagée dans une loge semi-privée. Ne voulant pas être dérangé, il avait pris le soin d’acheter toutes les places autour de lui pour être tranquille pendant le voyage. Il avait caché la valise remplie de billets sous ses draps, de peur de se la faire dérober pendant son sommeil.

Il resta longtemps allongé sur le lit aux draps de soie, le regard scrutant le plafond de la loge, l’esprit tourmenté de questions sans réponses. Le temps, qui n’était plus sa seule ressource gratuite lui paraissait être infini. Il songeait à sa sœur qu’il n’avait pas eu le temps de prévenir de son arrivée.

Il éteignit le lustre du compartiment et tenta de dormir. Il arriverait à Moscou le lendemain matin et devrait prendre une voiture jusqu’à l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul.

Dans un cauchemar éveillé, Nikonov se voyait perdu dans un monde où il se retrouvait seul. Dans les cieux obscurs brillait une lune pleine et étincelante. Des habitations de fer et d’acier, à moitié détruites par le temps, sortaient du sol pour effleurer la voûte céleste endeuillée. Il marchait doucement les yeux rivés vers l’horizon, ses pieds nus se blessaient au choc de morceaux de verre. Un vent humide s’était levé, soufflant sous sa nuque découverte, la chaleur de l’air le faisait suer et trembler. Il n’avait jamais ressenti une chaleur aussi pressante. Son souffle était court et irrégulier, la profusion des odeurs qu’exhalait cette ville endormie le répugnait, lui tournait la tête.

Un sifflement de détresse qui déchirait l’air le réveilla en sursaut. Dehors, le soleil pointait ses rayons de feu à travers le rideau. Le train ralentissait en s’approchant de sa destination.

Nikonov retourna les draps blancs pour s’assurer que la valise était toujours en place, sortit du lit et s’habilla. Son front ruisselait, la chaleur humide de son rêve lui avait semblé bien réelle.

Le train s’arrêta enfin et les passagers sortir tranquillement des wagons. Certains d’entre eux portaient des costumes trois-pièces et se dépêchaient pour arriver à l’heure dans leurs usines. Par la fenêtre, Nikonov chercha sa sœur du regard avant de se rappeler qu’il était maintenant seul.

Il prit la voiture qui l’attendait à l’intersection du boulevard P* et de la rue D*, le conducteur aimable et respectueux l’accueillit d’un bonjour courtois. Il prit le bagage de Nikonov et le convia à entrer dans le véhicule.

La voiture prit le chemin de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Il allait rejoindre sa sœur Natasha… ce dont il ne se doutait pas.


Chapitre 7 - Le miracle

« Davidovitch m’expliqua qu’il était le diable incarné, qu’il était à la recherche de quelque chose ici sur terre. Je ne pouvais pas en croire mes oreilles, je pleurais, je pleurais de honte face à cette folie. Il comprenait que je ne le croyais pas, évidemment, personne ne l’aurait cru. »

Le prêtre Igorevich fronçait les sourcils, mal à l’aise face à cette brebis égarée, folle bien-sûr. Mais Natasha ne pouvait le voir et continuait sans le laisser parler.

« Mon Père, j’étais possédée. Il me proposa de me prouver ses dires le lendemain, je l’ai attendu dans la pénombre de notre maison. Quand finalement, elle est apparue vers minuit, ma tante, elle est apparue devant ma porte.

« Elle avait le visage blême, le front en sueur, elle avait des difficultés à s’exprimer et tremblait de tous ses membres. Elle m’a dit se sentir mal, et elle m’a implorée d’appeler un docteur. J’ai aussitôt appelé le docteur de la famille, que vous connaissez bien, le docteur Anatolievich.

« Le docteur l’a auscultée et nous a annoncé, à ma mère et à moi, qu’elle était tombée malade de la grande grippe, et que ces jours étaient comptés. Ma mère et moi étions dévastés. Le docteur lui a prescrit de la tisane d’aubépine et de la pénicilline, mais en nous alertant de la difficulté pour elle de s’en sortir.

« Je retournai dans ma chambre après de nombreuses heures à veiller à côté de ma tante, quelle ne fut ma surprise de tomber nez-à-nez avec mon fiancé Davidovitch. Je lui demandai comment il avait pu rentrer, il avait un regard sombre. Il m’expliqua que le sort de ma tante était scellé, que le docteur Anatolievich reviendrait au matin pour annoncer son décès. Il me serra dans ses bras alors que je pleurais, incrédule.

« Le lendemain matin ma tante Lioudmila s’en était allée au Paradis. Davidovitch avait dit vrai. Elle avait été terrassée par la grippe en l’espace d’une seule nuit.

« J’envoyai une lettre en urgence à mon frère, le diable me le conseilla, il devait venir au plus vite, j’étais sous l’emprise de l’aura qui émanait de cet être exceptionnel et dangereux.

« Je n’ai pas parlé du diable à mon frère Ivan, Davidovitch me l’avait défendu et, de toute façon, il m’aurait pris pour une folle. Nous avons tous les deux assisté aux derniers instants de ma mère. Et je n’ai plus revu Davidovitch pendant des semaines.

« C’est il y a quelques jours qu’il est réapparu dans ma vie, mon père, il est venu dans ma chambre une nouvelle fois pour que j’aille lui chercher ce qu’il a appelé l’artefact dans cette église de Saint-Pierre-et-Saint-Paul… »

À ces mots, les yeux de prêtre Igorevich s’écarquillèrent. Il balbutia quelques mots sous le choc :

« Ce n’est pas possible, vous mentez ! Comment avez-vous entendu parlé de cet artefact ? »

« Il a menacé de tuer mon frère à son tour si je ne le récupérais pas, je suis désolée, mon frère est tout ce qu’il me reste au monde, pardonnez-moi mon père pardonnez-moi. »

Natasha tendit une arme à feu à travers le rideau entre les deux loges du confessionnal.

« Voyez-vous, je n’étais pas sûr que vous fussiez le disciple dont parlait Davidovitch, mais vos mots vous ont trahi, et je dois récupérer cet objet et rompre mon pacte avec le diable. »

Le prêtre Igorevich se leva et sortit du confessionnal pour se précipiter dans sa chambre de l’autre côté de l’église. Natasha sortit calmement et brandit son arme vers lui. Un coup de feu retentit, le prêtre tomba, raide mort. Natasha se retourna, son frère était là, de la fumée sortant de son revolver.

Il avait entendu toute la conversation, il regardait sa sœur avec compassion. Il ne se sentait plus seul.


Chapitre 8 - La bombe

Nikonov étreignit longuement Natasha, la longue route qui l’avait amené jusqu’aux bras de sa soeur l’avait épuisé. Tous les deux étaient maintenant en quête du même objet dont ils ne savaient rien. Ils se dirigèrent vers la chambre du prêtre. Les invités au baptême allaient bientôt rentrer dans l’église et découvrir un corps sans vie.

La chambre du prêtre Igorevich était aussi petite et étroite que l’appartement de Nikonov. De nombreux crucifix de cuivre étaient accrochés aux murs palis par le temps. Le papier peint au motif basique était corné au-dessus des plinthes et une odeur moite et asphyxiante — caractéristique des pièces sans fenêtre — contrastait de l’air sec et froid du chœur.

Ivan et Natasha fouillèrent la chambre. Ouvrant le tiroir carré du secrétaire rempli de textes religieux manuscrits, décrochant une croix immense du mur, soulevant le matelas gris et sale du lit du fond, quand en dessous du petit lit simple, Natasha trouva un coffre rouge curieusement sculpté.

« Mon frère, je pense avoir trouvé… »

Nikonov jeta la Bible qu’il tenait entre ses mains et s’agenouilla à côté de sa sœur. Il caressa le haut du coffre comme il l’avait fait deux jours plus tôt avec sa valise remplie d’argent. Cette fois-ci, il n’hésita pas et l’ouvrit.

À l’intérieur, Natasha et son frère posèrent leurs yeux sur un objet atypique comme ils n’en avaient jamais vu. Une brique fine aux rebords plus lisses que le verre. La face qu’ils voyaient reflétait leurs visages mais était pourtant parfaitement noire. Ils en étaient sûrs, il s’agissait de l’artefact.

Nikonov prit l’objet délicatement du bout de ses doigts, il était plus léger qu’un revolver mais plus lourd qu’un canif et de la taille d’une main. Le dos de la brique était plus rugueux que sa face et ne réfléchissait pas leurs visages. Un diamant noir était incrusté sur cette nouvelle face. Nikonov le caressait de son index.

Sur le côté, Nikonov remarqua une irrégularité, une minuscule protubérance, semblable à une gâchette métallique. Cela ne peut qu’être une arme à feu.

Nikonov regarda sa sœur qui avait le souffle saccadé, il retourna la brique vers lui et son doigt appuya sur la gâchette.

La brique trembla dans la main de Nikonov ce qui le fit sursauter. C’est une bombe !

Natasha et Ivan regardaient incrédules l’artefact alors qu’un tourbillon blanc de lumière était apparu sur sa face. Ce tourbillon fit place à un mélange de couleurs hypnotiques et un son mélodieux semblable à un petit orchestre de trompettes. Ils n’avaient jamais rien vu d’aussi beau. Le son s’estompa et la brique vibra de nouveau. Laissant place à un tableau, plus réel et plus beau que tous les tableaux accrochés dans la demeure de leur tante. Une prairie verte d’un pays inconnu sous un ciel nuageux et clair.

Nikonov et sa sœur restèrent une bonne minute à contempler la brique quand celle-ci redevint noire. C’est à ce moment que des bruits et des paroles se firent entendre. Les invités du baptême faisaient leur entrée dans l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul.


Troisième partie


Chapitre 1 - Le sang

Les premiers paroissiens avançaient dans la nef centrale, tous vêtus de leurs plus beaux vêtements. Deux mères poussaient des landaus, leurs capotes fermées empêchaient les rayons du soleil d’aveugler les bambins qui dormaient paisiblement malgré le brouhaha des adultes et le chahut des enfants. Ils avançaient doucement sans remarquer le sang qui coulait sur le sol en marbre du bras de transept.

Nikonov passa sa tête à travers la porte de la chapelle sud, guettant l’arrivée de la troupe de croyants vers le corps. Un bambin d’une dizaine d’années accourut et poussa un cri.

« Papa ! Mama ! Regardez ! »

Il pointait du doigt un chat noir qui lapait le sang où, quelques minutes auparavant gisait le corps du prêtre. Nikonov en était sûr, il ne s’agissait pas du même chat noir qu’il avait croisé dans son appartement quelques jours plus tôt. Celui-ci était plus rond, avec des taches blanches au bout des oreilles. Igorevich avait disparu à son tour.

Nikonov et sa sœur sortirent de la chambre discrètement, passèrent à côté du bras sud et longèrent le bas-côté de l’église.

« Oh ! Regarde Mama, comme il est mignon ce petit chat ! »

Des gloussements d’amusement couvrir les pas des deux frère et sœur alors qu’ils arrivaient à l’entrée où de majestueux bénitiers en marbre — que le prêtre n’avait pas eu le temps de remplir et dans lesquels les paroissiens posaient leurs doigts, et, pris de dépits de le savoir vide, faisaient mécaniquement le signe de croix — indiquaient l’entrée de la maison de Dieu.

Des grains de riz s’étalaient sur le sol aux motifs de rosaces aux couleurs prune et cendrées. Le mariage de la veille laissait ses traces blanches, des traces d’un bonheur éphémère que Nikonov n’avait plus vécu depuis trop longtemps.

Près d’une table, de petites taches rouges suivaient un chemin tortueux vers l’entrée principale. À la vue du sang, Nikonov déglutit et fut pris d’un haut-le-cœur. Igorevich était encore en vie et trainait dans les parages. Natasha tira sur la lourde porte d’entrée qui s’ouvrit, laissant passer les reflets dorés du soleil de midi. Dehors, une ombre, une silhouette, un visage. Le prêtre Igorevitch attendait.

Nikonov brandit son arme en direction de l’homme aux mains ensanglantées.

« Êtes-vous le disciple de Davidovitch ? »

Igorevitch secoua sa tête. Il s’avança lentement vers l’entrée de l’église.

« N’avancez plus, ou je vous tire dessus !

— Miséricorde ! Vous tireriez sur un homme de Dieu sans lui laisser sa chance de s’expliquer… »

Un pressentiment étrange poussa Nikonov à baisser son arme alors que sa sœur lui implorait de tirer.

« Je m’appelle Razin Yuriy Igorevitch, je suis prêtre dans cette église Saint-Pierre-et-Saint-Paul depuis bien avant votre naissance. J’imagine que vous êtes Ivan, le frère de Natasha. Je vous demande de m’écouter attentivement avant de me tirer dessus car je pense que vous avez été dupés. Voyez-vous, je suis de votre côté, je suis un serviteur de Dieu, le tout-puissant. Je suis le gardien de l’ordre. Je sais que vous êtes en possession d’un objet qui m’appartient, et qui ne doit pas quitter ce lieu saint.

« Vous avez tous les deux été possédés, influencés et tentés par ce diable… Davidovitch… comme l’a mentionnée votre soeur. Un être perfide, prêt à tout pour arriver à ses fins. Mais je vous le conjure, je vous l’implore… Écoutez-moi, quoique vous ait promis cet abominable monstre, soyez sûrs que ce ne sont que mensonges et manipulations.

« L’objet que vous m’avez volé n’appartient pas à ce monde, et ne doit pas en ressortir. Le diable ne peut pas s’en emparer tant qu’il se trouve dans l’église, voilà pourquoi je vous implore de me le rendre. S’il venait à avoir la main dessus… »

Une détonation retentit, Nikonov vit le prêtre tomber raide mort, la tête défigurée d’une balle de revolver entre les yeux. Il était tétanisé, il le savait sa sœur venait de tirer. Il baissa la tête, résigné.

« Natasha… »

Il prononçait le nom de sa sœur qui n’était plus de ce monde. À côté de lui, Satan ne bougeait pas, un sourire méprisant tailladait son visage en deux.


Chapitre 2 - La bière

Le vent était rude dans la rue principale face au port. Un oméga et une alpha buvaient un verre sur une terrasse, enveloppés de vêtements chauds. Leurs doigts rougis par le froid tenaient des chopes à moitié vide de bières tièdes que leur avait amené un barman acariâtre. Le silence s’imposait à eux comme une douce musique un jour d’enterrement. Ils communiquaient sans ouvrir leurs bouches, sans gestes, sans regards.

« Voilà que la vie sur terre touche à sa fin. Bientôt, la race humaine aura complètement disparu. La folie l’a emporté, et il n’y aura plus de retour en arrière. Tu le sais, si nous ne faisons rien, toi et moi n’aurons que des remords pour la fin des temps. »

L’oméga ne regardait pas son interlocutrice, perdu vers l’horizon à regarder les vagues s’abattre contre le quai. Aucun oiseau n’admirait le spectacle de la nature se déchaînant contre la pierre.

« Nous devons tout arranger, prévenir les hommes de leur folie, leur envoyer un signe. Nous sommes ennemis, mais nous ne formons qu’un tout. Quand l’humanité s’éteindra, nous disparaitrons à notre tour. S’il n’y a plus personne pour croire en nous, nous n’existons plus. »

L’oméga leva son verre à sa bouche et se rinça le gosier, et après un long moment brisa son silence.

« Tu n’es vraiment qu’une merde. Chacun de tes mots, chacun de tes gestes me donne du dégoût. Et pourtant, je ne peux que me résigner à penser que tu as raison. Cela me fait gerber, ton existence me fait gerber, mais ça ne change rien : tu as raison. »

Il finit sa chope et sans avoir à émettre un son, le serveur vint lui en ramener une autre pleine. L’alchimiste dégusta la première gorgée : un mélange subtil d’orge et de café. Il grimaça un peu, comme trop rapidement comblé d’un plaisir éphémère, dès cet instant, il ne retrouverait plus dans le reste de sa bière ce même plaisir.

L’alpha attendit que le plaisir passât. Et continua :

« Si les autres de ton côté découvrent la supercherie, ils feront tout pour l’empêcher. Je compte sur toi pour rester discret, il ne faut pas éveiller les soupçons. Tu ne devras pas perdre quelque chose de trop flagrant, trop voyant. Quelque chose de simple et qui n’éveillera pas les soupçons.

« Sais-tu où tu comptes l’amener ? En fait, ne me dit rien, il vaut mieux pour moi que tu gardes secret tout ça. Elle trempa ses lèvres dans la bière. Nous sommes allés trop loin dans notre guerre, je ne pensais pas que nous en arriverions là, toi et moi, à comploter contre nos pairs. »

L’oméga perdait patience, rester aussi longtemps à parler avec cette alpha lui donnait des spasmes de rage que seule la bière pouvait adoucir.

« Tu me prends pour qui ? Je l’amènerai suffisamment loin pour avoir la possibilité de tout changer, mais pas trop quand même pour que cela soit compris. Bah, vous autre avec votre arrogance, vous prenez tout le monde pour des débiles. Tu me ressembles parfois. » Il avait dit la dernière phrase pour la blesser, sans succès.

L’oméga trinqua à lui-même et but cul sec le reste de sa chope et disparut sans dire au revoir. L’alpha resta longtemps à cette table face au port. Se disant que, peut-être, tout finirait par s’arranger.


Chapitre 3 - Le retour

La veille, Natasha attendait l’heure du souper dans sa chambre quand un vent glacial lui caressa l’échine. Deux battements vifs et secs se firent entendre sur la porte de sa chambre. Elle l’ouvrit et mit ses mains à sa bouche de surprise.

« Davidovitch ! Vous êtes partis tellement longtemps ! Oh, j’ai cru ne plus jamais vous revoir ! J’ai tant espéré vous rencontrer à l’enterrement de ma mère. J’étais tellement triste et j’avais plus que tout besoin de vous. »

Satan entra dans la pièce, s’assit sur le lit en croisant les jambes, les mains posées sur les cuisses en la scrutant. Il attendait qu’elle finisse de s’exprimer.

« Vous êtes parti pendant des semaines, après m’avoir raconté des histoires à dormir debout. J’ai longtemps voulu tout raconter à Ivan, et maintenant, lui aussi a disparu. Dieu tout-puissant, dites quelque chose ! »

Il sourit, amusé que l’on puisse imaginer que Dieu fut tout-puissant. Il ne cachait plus son arrogance, le temps était arrivé pour lui d’accéder à ses fins.

« Natasha Anouska Nikonova — elle sursauta en entendant son fiancé l’appeler ainsi pour la première fois — vous n’êtes qu’un pion parmi tant d’autres dans ce jeu. Et pourtant, vous allez avoir la chance de m’aider. Cette opportunité, je vous l’offre par sympathie, je n’ai plus réellement besoin de vous. Voyez-vous, j’ai trouvé en votre frère une aide inestimable, mais afin de m’assurer que tout se déroule comme il le faut, votre aide ne serait pas de refus. »

Natasha fronça les sourcils, s’en était trop, son fiancé était fou. Elle serra les poings.

« Voilà ce que vous allez faire. Demain matin, vous allez vous rendre dans l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul pour rencontrer le prêtre Igorevich. Je soupçonne ce serviteur de Dieu d’avoir en sa possession un objet qui m’est d’une grande valeur et que je dois récupérer et que je nommerai l’artefact.

« Bref, c’est très simple, vous allez voir. Je vous demande de le tuer et de récupérer cet objet. Ne vous mettez pas dans cet état, votre frère devrait arriver peu après, et il vous aidera à chercher l’artefact. Ou il pourrait même vous aider à le tuer si vous avez des difficultés pour y arriver.

« Voyez-vous, je suis capable de beaucoup de choses, mais tuer un serviteur de Dieu dans une église, je n’en suis pas capable ; pas que je n’en ai aucunement envie (j’en serai ravi), mais cela m’est impossible, je ne vaux pas mieux qu’un homme dans une église. Et de toute façon, si vous ne tuez pas ce prêtre, soyez certaine que votre frère s’en chargera. Il est envoyé spécifiquement pour récupérer l’objet que je convoite et, connaissant Igorevich, il ne se laissera pas faire.

« Vous êtes particulièrement agitée, ce qui est normal. Vous êtes agitée parce que vous savez que je dis la vérité. Je vous le promets, si tout se passe comme prévu, vous retrouverez votre mère et votre tante. Je les ferai revenir à la vie aussi simplement que je leur ai ôté…»

S’en était trop, rouge de colère Natasha s’arrêta net et après de longues inspirations et avec ses yeux injectés de sang, elle annonça :

« Davidovitch, je ne vous crois pas. Mes feues mère et tante sont mortes et rien ne les ramènera. Jamais je ne tuerai pour vous, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous empêcher de nuire. Jamais, vous entendez ? JAMAIS je ne tuerai ou ne laisserai mon frère commettre un crime. Si vous êtes Satan comme vous le dites, vous allez devoir me tuer à mon tour. Parce-que…

Elle s’arrêta, mit ses mains à sa gorge, étouffant. Elle tomba sur le sol, son corps gesticulant sous le manque d’air dans ses poumons. Elle regardait Davidovitch, le suppliant d’une main tendue vers lui de lui rendre son souffle.

« Ah… Natasha… Tu auras été plus forte et obstinée que ton frère. Tant pis. »

Il la regarda s’étouffer. Toujours les jambes croisées et les mains sur les cuisses.

« Il ne me reste plus qu’à faire le travail tout seul, vois-tu, tu es en train de mourir pour rien. Xa-xa ! Et moi qui, pour une fois, avait décidé d’être clément ! Cela ne se reproduira plus ! »

Alors que la vie l’avait juste quittée, Davidovitch prit possession de son corps, se releva du sol et prépara son plan pour le lendemain.


Chapitre 4 - La fin…

« Ivan Volodia Nikonov ! Je crois me souvenir que tu as gardé l’artefact avec toi, quel plaisir ai-je pris à te voir en découvrir ses rouages tout à l’heure. C’est un bel objet, n’est-ce pas ? Tu n’as jamais rien vu de pareil. D’ailleurs, tu es le seul être encore vivant sur terre à l’avoir vu fonctionner. Seulement, il est temps pour toi de me le remettre et ton voyage pourra s’arrêter. »

Nikonov recula de quelques pas, l’artefact à la main. Un pressentiment le persuadait qu’il serait en sécurité dans la maison de Dieu.

« Ton pacte incessible arrive à sa fin, bientôt je rendrai la vie à ceux que tu aimes. Oh ! Ta sœur aussi, bien évidemment, tout ce que tu as besoin de faire c’est de me donner cet artefact et je le ramènerai là d’où il vient. »

Nikonov continuait de reculer. Des gouttes perlaient sur son front, et la vue de sa sœur qui bougeait comme un pantin le déstabilisait. Ses pieds marchèrent sur des grains de riz. Il soupira.

« Davidovitch, c’en est fini. Je ne souhaite plus t’écouter. C’en est trop. Je ne te donnerai pas ce que tu souhaites. J’ai compris maintenant que jamais je ne reverrai ma famille, et que rien ne saurait les faire revenir. Tue-moi, je sais que tu en as le pouvoir. Mais je ne te donnerai plus raison. »

Un peu déçu, Davidovitch grimaça. Ainsi soit-il. Il regarda Nikonov dans le fond de ses yeux.

Il resta quelques instants le regard intense, mais rien n’arriva. Il fronça les sourcils. Nikonov comprit son désarroi et recula un peu plus dans l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul où les paroissiens s’impatientaient de l’arrivée du prêtre.

Davidovitch secoua la tête, exaspéré de n’avoir aucun pouvoir sur lui. Il roula des yeux et courut les bras tendus vers le cou de Nikonov. Ce dernier l’esquiva et courut plus profondément dans l’église. Il fit tomber un des enfants qui jouait à l’équilibriste sur une des chaises en bois de la nef centrale. Conscient de son impuissance, Davidovitch brandit son arme à feu vers Nikonov et tira. La balle atterrit contre un pilier du bas-côté derrière lequel Nikonov s’était abrité. La foule de paroissiens s’éparpilla sous des cris de terreur dans les quatre coins de l’église.

Satan avançait d’un pas lent, l’arme tendue. Nikonov chercha compulsivement son arme à feu qu’il ne trouvait plus. Davidovitch avança dangereusement en contournant l’allée sud de l’église et arriva dans sa direction. Il tira sur Nikonov qui poussa un cri d’effroi.

Un ange apparut qui tira à son tour sur Davidovitch.

Il s’agissait en fait d’un des gamins — celui qui avait aperçu le chat — qui avait ramassé l’arme sur le sol et avait tiré en direction du coup de feu, les yeux fermés de frayeur. Davidovitch, surpris de la douleur qu’il ressentait, lâcha son arme et s’écroula. Nikonov s’avança vers le corps pris de convulsions qui était encore quelques jours auparavant celui de sa sœur. La balle du revolver avait atteint la joue droite du visage doux et tendre du corps de Natasha.

Avant de mourir une seconde fois, elle balbutia ces derniers mots :

« Ivan, tu ne dois pas empêcher la fin… »


Chapitre 5 - … des temps

Les paroissiens avançaient vers le corps de Davidovitch. La mère du jeune meurtrier enlaçait son fils qui pleurait de toutes les larmes de son corps. Profitant de l’incrédulité de cette foule de croyants, Nikonov s’éloigna vers la chambre d’Igorevich où il attendrait l’arrivée de la police. Il entendait des passants qui découvraient le corps sans vie du prêtre à l’entrée de l’église. Pour Nikonov, tout cela n’avait plus d’importance, il venait de se faire tirer dessus et trois des doigts de sa main droite avaient été arrachés par la balle.

Dans la chambre, il ferma la porte à clé derrière lui, s’allongea sur le lit et décida de revoir une dernière fois la prairie verte sous son ciel nuageux et clair. Il sortit l’artefact de sa main gauche, et, avec son index restant, enclencha la gâchette de ce qu’il croyait être une bombe, espérant mourir à son tour après avoir assisté à la destruction de tout ce qui lui était cher.

Ivan ne sursauta pas quand l’artefact trembla dans sa main. Le tourbillon blanc de lumière dansait comme les rayons de soleil sur de l’eau claire. La tornade immaculée fit ensuite place à un arc-en-ciel de couleurs enivrantes lui rappelant les feux d’artifice de la fête du printemps. La musique de petit orchestre festif clôtura le spectacle d’entrée. Il ne restait plus qu’à attendre et d’admirer la prairie verdoyante. La brique vibra de nouveau, Nikonov fronça les sourcils.

Quelque chose troublait ce paysage et recouvrait une partie de l’herbe verte : une forme étrange de couleur grise qu’il n’avait pas remarquée la première fois. Déçu que le paysage soit ainsi souillé, il essaya d’essuyer la brique d’un de ses doigts non ensanglantés. La brique, devint grise à son tour et un homme apparut. Un homme aux cheveux rabattus vers l’arrière, et aux vêtements impeccables, assis devant une table luisante avec derrière lui des images qui se mouvaient. L’homme prit la parole, dans une langue que Nikonov n’arrivait pas à comprendre.

Добрый вечер уважаемые зрители!

Это седьмая неделя подряд аномальной жары, которую в настоящее время испытывает большинство стран мира. Вчера вечером Организация Объединенных Наций собралась еще раз, чтобы попытаться найти решения этого экономического кризиса и кризиса здравоохранения, от которого страдают более 800 миллионов человек. Земля столкнулась с беспрецедентным кризисом, который превосходит все, что мы могли испытать.

Школы по-прежнему закрыты, а вчера в очередной раз были побиты рекорды по смертности и госпитализации. Более двадцати миллионов человек погибли в результате обезвоживания или недоедания.

Беспорядки, акты вандализма, а иногда и мирные марши учащаются во всем мире. Например, вот, что рассказывает житель столицы Китая, вчера во время одного из таких собраний.

L’homme aux vêtements impeccables laissa place à une femme très peu habillée et couverte de transpiration qui commença à s’exprimer dans une autre langue inconnue :

全球变暖问题敲响警钟已有十余年之久,政客们只关注游说集团和大型公司是否盈利。看看我们现在身处何种境地!我们的孩子和父母每天都在死去,却没有人能为之做些什么!家园的森林被焚烧,作为地球之肺的亚马逊古陆在几天内就骤减10%, 我们会为此付出生命的代价。

Des images de flammes apparurent sous les yeux de Nikonov qui poussa un cri d’horreur. Des kilomètres et des kilomètres d’arbres se consumaient sous ses yeux. Nikonov voulait sortir de la chambre du prêtre pour regarder le ciel dehors et s’assurer de ne pas y voir de fumée.

Le présentateur apparut de nouveau sur la brique, secouant nerveusement la tête.

Через несколько мгновений мы узнаем о горьких свидетельствах людей на улице, которые всеми средствами пытаются выжить. Но перед этим небольшая рекламная пауза и мы очень скоро вернемся.

L’écran s’assombrit, et des enfants souriants aux vêtements colorés couraient dans une maison aux murs blancs. Une femme qui devait être leur mère buvait de l’eau qui semblait bien fraiche et pure en arborant un sourire de satisfaction.

Вода из источника Бая, богатая минералами, способствует росту…

La porte de la chambre s’ouvrit dans un bruit sourd, un policier venait de la défoncer de son épaule et brandissait une arme vers Nikonov.

« Ne bougeait pas ! C’est la police, vous êtes soupçonné du meurtre de deux personnes, ne faites aucun geste ou nous ouvrirons le feu. »

Nikonov leva les bras au ciel, tenant l’artefact dans la main.

« Lâchez cet objet tout de suite — l’artefact se mit à trembler ce qui sema la panique dans les rangs — lâcher cette bombe ou je tire !

— Attendez, ce n’est pas une bombe ! Je ne comprends pas ce que cela dit mais ça semble important ! Ne tirez pas ! »

Nikonov tourna la brique vers le policier et appuya sur la gâchette pour essayer de faire apparaître l’homme aux cheveux impeccables. Pris de panique, le policier tira. Nikonov s’écroula, l’artefact tomba sur le sol dans un fracas de verre. Une image de la femme buvant de l’eau clignota avant de disparaitre à jamais.

Nikonov était et resterait le seul et unique témoin des images atroces d’une humanité inconsciente d’être condamnée.

Nikonov repensa une dernière fois aux jardins du bord du fleuve de la Moskova et il se dit qu’il serait bien triste qu’ils disparaissent sous les flammes de l’enfer.


Chapitre 6 - L'épilogue

Ivan Volodia Nikonov était pauvre. Pas de cette pauvreté trop ordinaire qui indiffèrent les braves gens. Mais vraiment pauvre. Une pauvreté poignante, tragique et injuste qu’on appelle solitude.

Ces gens ont pour seule possession leurs souvenirs qu’ils chérissent et protègent de toute leur force. Quand on devient aussi seul que Nikonov l’était à ce moment-là, on oublie la vraie valeur du désir, des rêves ou de l’espoir. On se moque de sa paume ensanglantée, de ses doigts découpés, ou de ses ongles arrachés, du moment que ses souvenirs sont en parfait état.

Mourant sur le matelas gris et sale, Nikonov ne pouvait supporter l’affreuse ignorance des gens autour de lui.

Cette femme dans l’église devait se demander quand les secours arriveraient puisqu’elle regardait compulsivement sa montre à boucle papillon. Elle portait avec tristesse son petit nourrisson, pleurant de tout son être.

Cet homme, aux favoris gris, traversait à vive allure la nef centrale, ses gestes rapides et ses paroles sans concessions laissaient penser qu’il venait pour enquêter de manière officielle. Son pantalon fuselé n’était pas assorti avec sa redingote trop grande mais les passants dans l’église l’écoutaient comme s’il était le messie.

Ces nonnes, imbues d’elles-mêmes, se signaient en priant en silence ; tenaient une bible aux reliures en maroquin et aux ornements d’or. Leurs soutanes noires sans effilures traînaient dans la poussière. La croix autour de leur cou était en bois.

Nikonov ferma les yeux et ne dit plus un mot. Il quittait un monde rempli de meurtres gratuits, de terreur permanente, de pêchers vite pardonnés, de vanité puérile, de mensonges infâmes, de jalousies mesquines, de médisance, d’assentiments, de bêtise humaine, de persécution ; pour rejoindre la paix du silence éternelle.

Sa perspective sur le monde l’avait changé à jamais. Son esprit pour toujours resterait tranquille.

On peut le dire sans se tromper, aux derniers instants de sa vie, Ivan Volodia Nikonov était pauvre.


FIN